Il était une fois… la dette au pays de Liège

Ceci est une version raccourcie (publiée dans le journal CÉTRO 3) de l’analyse : http://www.auditcitoyen.be/aux-origines-de-la-dette-de-la-ville-de-liege/

C’est à la sortie de la guerre (la seconde) que commence cette belle histoire. Un peu partout en Belgique, en plus de la population, ponts, routes, bâtiments, … avaient beaucoup souffert. Les besoins étaient énormes ; et qui connaît la saga du tram aujourd’hui à Liège sait qu’il en faut, des sous, pour (re)construire des infrastructures.

C’est à ce moment que le gouvernement décide que Liège, comme Anvers d’ailleurs, dispose de suffisamment de capacité d’emprunt pour se financer sans son aide. Après tout, emprunter, c’est assez facile. C’est après que ça se gâte !

Voici donc notre bonne ville qui se met à s’endetter pour financer sa reconstruction.

En 1945, sa dette s’élève à 773 millions de FB. En 1954 elle s’élève à 2,8 milliards, et atteint 5,5 milliards de FB en 1964.

En 20 ans, la dette a donc été multipliée par 8 !

Mais la crise des années ’70 va bien plus largement creuser le trou

  • Les dépenses du CPAS (en partie subsidié par la ville) croissent fortement.
  • Le Fonds des communes (c’est la part de financement que la ville reçoit chaque année) cesse d’être indexé, ce qui prive la ville de … 31% de ses revenus en 15 ans.
  • En 1975, la fusion des communes n’arrange pas les bidons.
  • A partir de 1981, les taux d’intérêt explosent (augmentation orchestrée par les Etats-Unis et la Grande Bretagne pour restaurer les profits des capitalistes)

Pour tenter de conjurer le chômage, la ville engage de nombreux agents, en offrant ainsi du travail mais aussi d’excellents services à la population. Ce n’est pas nous qui allons critiquer ça ! Mais c’est évidemment un poids en termes de salaires. Et surtout, cela va entraîner une charge de pensions importante pour l’avenir.

La situation des finances liégeoises se dégrade. L’Etat – qui vient de dévaluer le FB de 8,5% – bloque les ressources de la ville tant qu’elle n’adopte pas un plan drastique d’assainissement (voilà donc plus de 35 ans qu’on « assainit »).

Avril ’82, Liège se déclare en cessation de paiement. Les salaires ne sont versés que partiellement ou avec de nombreuses semaines de retard. La lutte commence, les grèves aussi, d’avril ’82 à juillet ’83.

Malgré cette résistance, c’est la bérézina. 3 plans successifs en ’83, ’85 et ’89 démantèlent complètement l’emploi à la ville et au CPAS. Il est raboté de 33% en ’83 et au final de 45% en ’93 ! On augmente le temps de travail de 2h, on réduit les salaires de 15 à 30%.

Plusieurs services sont fermés, y compris dans les hôpitaux. D’autres sont privatisés (comme le traitement des déchets en 1990).

La crise de la dette était donc déjà à l’époque l’alibi et l’occasion de privatiser, démanteler le service public, rendre les conditions de travail plus dures, diminuer les salaires …. Et enrichir les banques !

Comment ça, on exagère ? Un petit exemple vaut mieux qu’un long discours : en ’83, Liège payait 20 millions FB D’INTERETS par … JOUR !

There is no alternative

Ah mais, mon bon Monsieur, il n’y avait pas d’alternative, tout comme on vous dit qu’il n’y en a pas aujourd’hui.

Bien sûr que si qu’il y en avait, comme il y en a aujourd’hui!

Le collège communal de l’époque aurait pu (comme il l’avait promis dans son accord électoral de ‘82 !) s’appuyer sur la lutte des travailleurs et les fortes mobilisations de l’époque pour décréter un MORATOIRE sur le remboursement de la dette et imposer aux banques une forte réduction de celle-ci. Il faut rappeler que le remboursement, en ’82, représentait 36% du total des dépenses de la ville. Il eut fallu aussi dénoncer des taux d’intérêts carrément usuriers allant jusqu’à 15% voire même une fois 22,5% au profit de Crédit communal.

Moratoire ? Quel drôle de nom. Et pourtant l’idée est toute simple : STOP. On ne paie plus. On discute. On (re)négocie. Puis on annule la partie illégitime de la dette en raison des taux usuraires.

On ne vous dit pas que c’était gagné d’avance. On vous dit qu’on n’a même pas essayé. Et qu’on a raté une occasion historique car la mobilisation – elle aussi – l’était.

Liège fut déjà, dans les années ‘80, un laboratoire de l’austérité et autres recettes néolibérales, comme le deviennent au même moment les pays du Sud.

Tout cela n’est pas sans nous rappeler le combat actuel des Grecs, face à l’Europe qui, inflexible, les conduit dans l’abîme, au plus grand bénéfice des banques allemandes et françaises. Mêmes mécanismes. Mêmes « recettes » économiques. Mêmes erreurs politiques. Mêmes conséquences sociales.

Pour espérer avancer dans les combats actuels, impossible de faire l’impasse sur les erreurs stratégiques du passé.

Ce qui a notamment manqué, face à un gouvernement qui les mettait à genou, c’est le front uni qui, aurait pu se construire entre les responsables politiques des villes et des communes, les citoyens liégeois qui ont bien trop timidement soutenu les travailleurs en grève, le PS local en pleines luttes internes, et le mouvement associatif qui – contrairement à aujourd’hui – n’était guère préoccupé par les questions d’endettement.

Pourtant les Liégeois en lutte à l’époque n’ont pas manqué d’idées ! Grève de la faim initiée par nos pompiers rejoints par d’autres services, actions de blocage des principales entrées de la ville, encerclement de l’hôtel de ville par des immondices, action « grands magasins » au cours de laquelle un groupe de femmes, après avoir fait leurs courses, se sont présentées aux caisses en déclarant ne pas pouvoir payer…

En 1989, après avoir remboursé plus d’un milliard de FB pendant 7 années, Liège doit encore 8,5 milliards au Crédit communal. Mais elle ne les a pas. Sans état d’âme, la « banque des communes » les prend directement sur le compte de la ville où sont versées les recettes. Soulignons qu’une telle situation pourrait se reproduire. En effet, chaque emprunt actuel de la Ville est assorti automatiquement d’une clause autorisant la banque prêteuse à se rembourser sur ce même compte ; le compte (on n’a pas dit les comptes, quoique) de la ville est bel et bien aux mains des banques.

En 1989, Liège a encore une dette de 78 milliards de FB. Un gouffre. Un abîme.

L’état va alors en « reprendre » 48 milliards.

Quelques années plus tard, c’est au tour du CRAC (voir encart ci-contre) d’imposer de nouveaux plans de rigueur (appelés plans de gestion); il y en a déjà eu cinq depuis sa création. En contrepartie de cette « obéissance » au CRAC, la Région wallonne accepte de prendre à sa charge la moitié des 3,4 milliards que la ville doit rembourser annuellement.

Mais la situation ne s’améliore pas vraiment : en 2008, la charge de la dette (remboursement annuel d’une partie du capital et des intérêts) pèse encore 28% dans les dépenses de la ville.

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La Région décide alors de reprendre la quasi-totalité de la dette dite « du passé » … moyennant une réduction de 34 millions d’euros de la dotation annuelle du Fonds des communes. La « vieille » dette liégeoise est remboursée, non par les seuls citoyens liégeois, mais par tous les citoyens wallons…

Conclusion

Dans la dette de Liège, une grande part de responsabilité revient à l’Etat qui, dès l’après-guerre, n’a laissé comme seule issue à la Ville que l’asservissement au système bancaire et l’effet boule de neige des intérêts. Pour aider les communes à se reconstruire, le gouvernement aurait dû imposer davantage le capital (entreprises, holdings, banques, …) et les gros patrimoines. Au contraire, il a modifié profondément la législation fiscale en leur faveur. Les banques ont alors pu imposer aux villes et communes des prêts à des taux d’intérêt très élevés et ainsi les placer dans une situation de dépendance financière.

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Cette dette « permanente » est-elle légitime ?

Des juristes spécialisés en droit international ont établi des critères pour tenter de cerner la notion d’illégitimité d’une dette publique. Ce qui ressort, c’est que l’absence de bénéfice pour la population constitue le critère déterminant pour qualifier une dette d’illégitime.

On est réellement en droit de se demander si (une bonne partie de) la dette de la Ville de Liège ne devra pas être remise en cause pour illégitimité.

Le collectif ACiDe Liège

liege@auditcitoyen.be

Belgique : 50 milliards d’austérité en 5 ans, pour quels résultats ?

Depuis le début de l’année 2012, dans le but affiché d’assainir les finances publiques, de réduire la dette, et de retrouver la croissance, les deux gouvernements belges successifs (1) se sont lancés dans des politiques d’austérité de grande ampleur. Ces gigantesques coupes dans les dépenses publiques et ces réformes néolibérales (« flexibilisation » du marché du travail, allègement de la fiscalité pour les entreprises, etc.) ont-elles atteint ces objectifs ? Comme nous le montrons dans cet article, force est de constater que l’échec est patent. Pourquoi, malgré le bilan négatif de cette orientation partout en Europe, le gouvernement Michel persiste et signe, en programmant plusieurs milliards d’euros de nouvelles coupes budgétaires pour les années à venir. Ces politiques poursuivraient-elles d’autres intérêts ? A qui profite l’austérité ?

Rappel : ce sont les banques qui ont vécu au-dessus de leurs moyens, pas les citoyens.

C’est à partir d’un bon diagnostic que l’on peut proposer de bonnes solutions. Or aujourd’hui, le discours dominant pose comme diagnostic que la crise de la dette en Europe a été provoquée par des Etats qui auraient réalisés des dépenses publiques excessives ces dernières décennies. Mais ce diagnostic est erroné : la crise de la dette souveraine belge est avant tout le fruit de la libéralisation financière et des comportements aberrants et criminels de grandes banques. Ces dernières ont créé des montagnes de dettes privées et des bulles spéculatives, jusqu’à ce que celles-ci explosent, et que les Etats décident d’intervenir massivement pour les sauver de la faillite. La dette publique de la majorité des pays européens était inférieure à 70 % du PIB avant 2007 (2). C’est seulement après la crise financière que les dettes publiques explosent un peu partout (3).

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Oublier ou nier ce fait dans l’analyse de la conjoncture actuelle constitue une grave erreur intellectuelle. Or, aujourd’hui, force est de constater que quasiment rien n’a été fait pour réguler les marchés financiers. Les activités risquées et spéculatives ont donc logiquement continué à se développer, et une nouvelle crise bancaire a toutes les chances d’advenir.

Si les gouvernements n’ont pas voulu ou osé s’attaquer à la finance, pourtant principal responsable de la crise et de l’endettement des États, ils n’ont pas hésité à s’attaquer aux principales victimes de celles-ci.

2012-2014 : le gouvernement « papillon » (4) nous met 50 milliards d’austérité dans les dents

En décembre 2011, après 541 jours sans gouvernement, le gouvernement « Di Rupo » déclare l’ouverture des hostilités en programmant un « effort » global (cumulé) de 38,5 milliards d’euros sur la période 2012-2014 (5) (dont 18,5 milliards d’euros de réductions dans les dépenses publiques). Cependant, dès le mois de mars 2012, il apparaît que ces efforts seront insuffisants pour respecter la trajectoire budgétaire «imposée» par l’Europe, à savoir un retour à l’équilibre budgétaire en 2015. Le gouvernement n’hésite pas et programme directement un effort supplémentaire de 1,1 milliard d’euros pour l’année 2012. Rebelote lors du contrôle de novembre 2012 : le gouvernement annonce 3,8 milliards d’économies supplémentaires pour 2013 et 2,5 milliards pour 2014. Mais rien n’y fait, le dérapage budgétaire se poursuit : les contrôles budgétaires de mars 2013, juin 2013 et septembre 2013 ajoutent respectivement 1,4 milliard, 2,4 milliards et 400 millions d’euros à la pilule d’austérité (voir tableau).

Au total, le gouvernement « papillon » aura donc mis en œuvre des programmes d’austérité pour 29,4 milliards d’euros sur 3 ans, dont la moitié a consisté à couper dans les dépenses publiques. Ajoutons un élément important : en réalité, le gouvernement a retiré de l’économie bien plus que 29,4 milliards d’euros, car les mesures prises la première année se répercutent mécaniquement sur les années suivantes. Ces plans d’austérité ont représenté un effort global cumulé de plus de 50 milliards d’euros.

Austérité « Di Rupo »
    2012-2014
Accord du Gouvernement – Décembre 2011   15,5
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 8,1
 Augmentation des impôts 4,3
 Autres (contributions bancaires, rente nucléaire, fond de protection des dépôts, etc.) 3,1
Contrôle – Mars 2012   1,1
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 0,3
 Augmentation des impôts 0,4
 Autres 0,4
Budget (2013-2014) – Novembre 2012   6,3
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 2,5
 Augmentation des impôts 1,9
 Autres 1,9
Contrôle – Mars 2013   3
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 1,1
 Augmentation des impôts 0,9
 Autres 1
Contrôle – Juin 2013   3,1
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 1,9
 Augmentation des impôts 0,9
 Autres 0,3
Contrôle – Septembre 2013   0,4
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 0,2
 Augmentation des impôts 0,2
 Autres 0
    29,4

2015-2018 : Avec le gouvernement de la coalition suédoise (6), quand il n’y en a plus, il y en a encore …

Après avoir prêté serment le 10 octobre 2014, le gouvernement Michel entre en fonction et reprend la responsabilité d’élaborer la stratégie pour respecter la trajectoire budgétaire, à savoir revenir à l’équilibre le plus vite possible. De nouveaux plans d’austérité sont programmés et le gouvernement Michel annonce directement un nouveau plan de 11,3 milliards d’euros pour la période 2015-2018. Mais, tout comme cela a été le cas précédemment, contrôle budgétaire après contrôle budgétaire, le compte n’y est pas. A chaque trimestre, de nouvelles mesures d’économies imposent aux citoyen-ne-s de se serrer encore un peu plus la ceinture. Une histoire sans fin : fin août 2016, le gouvernement et le Bureau du Plan annonçaient que la Belgique allait devoir encore trouver 2,4 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2017 et 7,8 milliards d’ici 2018… (7) Ha … non en fait … on apprenait le 22 septembre 2016 que, selon les derniers calculs, il manque non pas 2,4 milliards d’ici 2017 mais bien 4,2 milliards (donc au minimum 9,6 d’ici 2018).

Austérité « Michel »
    2015-2018
Accord du Gouvernement – Octobre 2014   11,3
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 8,2
 Augmentation des impôts 2,8
 Autres 0,3
Contrôle – Avril 2015   0,5
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 0,25
 Augmentation des impôts 0,25
 Autres 0
Contrôle – Août 2015   6,8
 Réductions des investissements dans les politiques publiques 3,3
 Augmentation des impôts 3,1
 Autres 0,4
Contrôle – Décembre 2015   1
 Réductions des investissements dans les politiques publiques  
 Augmentation des impôts  
 Autres  
Contrôle – Mars 2016   2
 Réductions des investissements dans les politiques publiques  
 Augmentation des impôts  
 Autres  
Contrôle – août 2016   9,6
 Réductions des investissements dans les politiques publiques  
 Augmentation des impôts  
 Autres  
    30,7

Depuis 2012, les deux gouvernements ont donc mis en œuvre des programmes d’austérité pour plus de 50 milliards d’euros, et au minimum 10 milliards supplémentaires sont programmés pour les deux années à venir …

Deux remarques et une question s’imposent :

Premièrement, ces montants considérables ont été essentiellement prélevés dans la poche des citoyennes et citoyens belges. En effet, ce ne sont pas uniquement les coupes dans les dépenses publiques qui affectent le niveau de vie des Belges. Les « nouvelles recettes », comme l’augmentation de la TVA sur l’électricité ou des accises (sur le tabac, le diesel, l’alcool, etc.), pèsent directement dans le budget des ménages. S’il y a bien eu quelques nouveaux impôts qui ciblaient les classes privilégiées, ceux-ci ont été très limités. Citons par exemple la taxe caïman (8), qui ne devrait rapporter que 120 millions d’euros (à comparer aux 1,6 milliards liés aux nouvelles taxes et accises sur la consommation). Pire, plusieurs mesures ont été favorables aux détenteurs de capitaux et aux multinationales, comme par exemple les réductions massives de cotisations patronales accordées dans le cadre du Tax shift.

Deuxièmement, à ces chiffres, il faut rajouter que beaucoup de réformes prises par le gouvernement Michel n’ont pas d’impact immédiat en termes budgétaires, mais visent plutôt à détruire les conquêtes sociales et changer le rapport de force en faveur des patrons et des grandes entreprises sur le long terme. Citons par exemple les attaques contre les pensions et les prépensions, la mise forcée au travail des malades, le renforcement des contrôles, l’affaiblissement des syndicats, la loi travail, etc.

Enfin, la question qui tue : Tous ces efforts ont-ils été payants ? Ont-ils réussi à diminuer le déficit ou la dette publique ? Ont-ils permis à la Belgique de respecter ses engagements pris au niveau européen en matière de trajectoire budgétaire ? Ont-ils permis à l’économie d’aller mieux ?

L’heure du bilan

Augmentation de la dette

Depuis 2012, le discours officiel est le même : grâce aux mesures d’austérité, la dette publique belge allait se résorber progressivement. En avril 2012, alors que la dette se situait à 99,4% du PIB, le gouvernement prévoyait de ramener le ratio Dette/PIB à 92,3% en 2015 (9). Ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé : plutôt que de diminuer de 7pp (points de pourcentage), elle a augmenté de 14pp ! Oups … Quant au dernier programme de stabilité (2016-2019), celui-ci prévoit que la dette s’élève à 106% du PIB pour la fin de l’année 2016. On est déjà très mal parti, puisqu’elle s’élevait déjà à 109,2% du PIB au premier trimestre 2016. Cette augmentation de 3,2pp constitue, après la Bulgarie (+3,6 pp), la plus forte hausse de ratio dans l’Union européenne par rapport au dernier trimestre de l’année dernière … Tout va bien.

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Non respect des trajectoires budgétaires

En mars 2012, le gouvernement Di Rupo prévoyait un retour à l’équilibre budgétaire en 2015. En mars 2014, le gouvernement doit se rendre à l’évidence et inscrit dans son programme 2014-2017 : « L’atteinte d’un équilibre structurel budgétaire en 2016 et l’obtention d’un surplus structurel de 0,75 % du PIB en 2017 ». Un an plus tard, en mars 2015, l’objectif est à nouveau reculé, de deux ans cette fois-ci : le programme de stabilité 2015-2017 prévoyant le retour à l’équilibre budgétaire structurel pour 2018.

En mars 2016, le gouvernement Michel a remis à la Commission européenne son dernier programme de stabilité 2016-2019. L’objectif d’équilibre en 2018 est maintenu, mais en demandant à la Commission européenne de pouvoir utiliser  la « clause  de  flexibilité », afin de ne pas comptabiliser ses dépenses supplémentaires en matière de sécurité (495 millions d’euros) et d’asile et de migration (650 millions d’euros). Mais cela ne suffira pas, car même si ce n’est pas encore confirmé à 100%, plusieurs membres du gouvernement ont déjà annoncé que « L’équilibre budgétaire en 2018 n’allait plus de soi ». Par ailleurs, le Conseil supérieur des Finances envisage déjà un scénario où l’équilibre structurel serait atteint en 2019.

Croissance économique en berne

Comme le montre le petit tableau ci-dessous, en matière de croissance économique, les prévisions ont également dû systématiquement être revues à la baisse, année après année. A titre d’exemple, en mars 2014, le gouvernement prévoyait une croissance de 1,8% pour l’année 2015. Or celle-ci fût de 1,2%. Autre exemple : le 8 septembre 2016, l’Institut des comptes nationaux (ICN) et le Bureau fédéral du plan (BFP) ont revu à la baisse les perspectives de croissance pour l’année 2017 à 1,2% (estimée à 1,5% 6 mois plus tôt).

  Croissance économique
  2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019
Prévisions mars-12 1,9 0,1 1,3 1,7 1,8        
Prévisions mars-13   -0,2 0,2 1,5 1,6 1,7      
Prévisions mars-14     0,2 1,4 1,8 1,7 1,7    
Prévisions mars-15       1 1,2 1,5 1,6 1,7  
Prévisions mars-16         1,4 1,2 1,5 1,6 1,5

 

Souffrances populaires en augmentation

Nous ne rentrons pas ici dans les détails des mesures prises, mais une chose est sûre, tous les postes de dépenses publiques ont été rabotés (transport, santé, éducation, culture, justice, infrastructures, coopération internationale, administrations publiques, …) et (presque) toutes les catégories sociales ont été touchées (travailleurs, chômeurs, femmes, jeunes, étudiants, fonctionnaires, indépendants, retraités, malades, handicapés,…). Ici comme ailleurs, l’austérité tue. Derrière ces chiffres, 1 milliard par ci, 2 milliards par là, il y a des mesures concrètes qui impactent directement la vie des gens. Depuis 5 ans, la situation sociale s’est fortement dégradée :

  • La pauvreté atteint des sommets, avec un taux de plus de 15%. Au total, 1,6 millions de Belges vivent sous le seuil de pauvreté. En 2015, la Belgique a connu sa plus forte hausse du taux de pauvreté sur les 10 dernières années. Notons que cette précarité touche plus particulièrement et plus durement les jeunes, les femmes, les sans emploi et les familles monoparentales. Par exemple, le taux de pauvreté chez les jeunes (16-24 ans) est passé de 16 % en 2009 à plus de 20 % en 2014 ;
  • le chômage continue d’augmenter. Notons que plus de 4.000 pertes d’emploi ont été annoncées rien que pour les 20 premiers jours de septembre 2016 ;
    près de 30.000 personnes ont été exclues du chômage rien que sur l’année 2015 ;
  • les CAPS sont au bord de l’explosion, ce qui les empêche de plus en plus d’assumer leurs services aux personnes en difficulté ;
  • de nombreux services de proximité et à la personne (accueil de l’enfance, enseignement, sports, culture, travaux publics, politique des personnes âgées…) ont été rabotés ou remis en cause ;
  • les moyens pour les centres de réfugiés ont été rabotés, dégradant fortement la qualité de l’accueil en Belgique ;
  • l’augmentation du prix des transports en commun (ou encore de l’électricité) empêche de plus en plus de monde d’avoir accès à des services, activités et fournitures de base ;
  • depuis le début de la crise, près de 100.000 nouvelles personnes n’arrivent plus à rembourser leurs dettes ;
  • le nombre de SDF a fortement augmenté depuis 2010 ;
  • la justice est de moins en moins apte à garantir aux citoyen-ne-s une justice efficace et équitable.

Cette liste n’est pas exhaustive. Et, s’il n’y a pas de rupture avec cette logique mortifère, il est certain qu’elle va continuer à s’allonger. Au diable la souffrance sociale, pourvu que les règles comptables européennes soient respectées (elles ne le sont même pas !) ? Cette logique est inacceptable pour nous.

Cet échec était prévisible

Les plans d’austérité prescrits aujourd’hui aux pays européens ressemblent à s’y méprendre aux plans d’ajustement structurel imposés depuis trente ans par la Banque mondiale et le FMI aux pays dits pauvres, avec les résultats que l’on connaît : une dette impayable et des peuples entiers dépossédés de leur souveraineté et plongés dans une pauvreté extrême. Plusieurs études, et les chiffres d’Eurostat, le montrent sans détour : plus les pays européens ont appliqué d’austérité, plus leur dette a augmenté (10).


Pas de gouvernement en 2009 et 2010, donc pas d’austérité … La Belgique s’en porte mieux

Plusieurs indicateurs macroéconomiques (emploi, croissance, etc.) montrent qu’en 2010 et 2011 la Belgique s’en est mieux sortie que la plupart des autres pays de l’Union européenne. Pourquoi ? Selon le prix Nobel d’économie Paul Krugman, une des raisons se trouve dans le fait que la Belgique, sans gouvernement, n’a pas eu la possibilité d’appliquer des mesures d’austérité importantes (11).

Une autre raison est que la Belgique disposait d’un système de sécurité sociale et de services publics forts, ce qui lui a permis de ne pas sombrer dans la récession. Or, depuis 2012, ces outils « anti-crise » fondamentaux font l’objet d’attaques incessantes. Comment s’étonner que la situation se dégrade ?

Pourquoi cette obstination dans l’erreur alors?

Tout citoyen-ne est en droit de se demander pourquoi, malgré le fait que ces politiques ont prouvé leur inefficacité partout sur la planète, et alors que des institutions comme la Commission européenne ou le FMI ont elles-mêmes reconnu leurs erreurs à plusieurs reprises (12), nos gouvernements persistent et signent dans cette orientation. Une bonne partie de la réponse se trouve dans le fait que ce n’est pas le bon sens qui dirige le monde, mais bien les rapports de force. Or, lorsqu’on analyse les politiques d’austérité sous cet angle, on se rend très vite compte que celles-ci servent les intérêts des « 1% ». Prenons quelques chiffres :

  • Les profits nets engrangés par les sociétés belges cotées en bourse en 2015 se sont élevés à 18,3 milliards d’euros, soit une progression de 32,7% par rapport à 2014 (13) ;
  • Les 20 entreprises de l’indice Bel 20 ont distribué 11,1 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2014, soit 11,4% de plus qu’en 2013 (14) ;
    En 2015, les patrons des entreprises du Bel 20 ont gagné 20% de plus qu’en 2014 ;
  • En 2015, la banque BNP Paribas Fortis a versé à ses actionnaires un dividende de 2 milliards d’euros ;
  • En 2014, 13 banquiers belges ont perçu une rémunération moyenne de 1,52 millions d’euros. Ils étaient 9 en 2013 (15) ;
  • 13.000 entreprises belges ont envoyé 62 milliards au Luxembourg en 2014 (16) ;
  • Les quelques 732 citoyens qui ont fondé des sociétés offshores dans des paradis fiscaux (affaire Panama Papers) ne seront apparemment pas inquiétés ;
  • Le gouvernement décide d’aller en appel contre la décision de la Commission européenne demandant à la Belgique de récupérer 700 millions d’euros indûment octroyés à des multinationales dans le cadre du système des rulings fiscaux.

De ces quelque exemples, il apparaît clairement que ce n’est pas la crise pour tout le monde et que l’austérité n’est pas nuisible pour tout le monde. Les détenteurs de capitaux, les créanciers, les grandes banques et leurs dirigeants, les actionnaires, les plus riches, les propriétaires des multinationales, bref, les 1% se portent très bien, merci pour eux. Et force est de constater que les gouvernements sont actuellement à leur service.

Des alternatives existent

Diminuer les dépenses publiques ou détruire les droits sociaux ne permet pas de réduire le déficit budgétaire ou la dette publique. Pire, en période de ralentissement économique, cela produit exactement l’effet inverse !

A l’opposé de ces politiques, totalement inefficaces et profondément injustes, plusieurs solutions crédibles existent pour rompre avec les politiques d’austérité et pour alléger radicalement le poids de la dette, sans que cette réduction ne soit mise à charge de la majorité de la population. Depuis 2013, la plateforme ACiDe les met en évidence et tente de les populariser.

Il s’agit notamment de :

  • Concrétiser une diminution immédiate des charges d’intérêts, que ce soit via une réforme de la BCE ou via l’utilisation d’une banque publique (le paiement des seuls intérêts sur la dette s’élève à  plus de 10 milliards par an) ;
  • diminuer la dette en faisant contribuer les détenteurs de capitaux ;
  • réaliser un audit de la dette afin d’annuler la dette illégitime et d’identifier les éventuels acteurs à dédommager en tout ou en partie lors de cette annulation (17).

Bien sûr, une annulation ou une restructuration de la dette ne réglera pas tous les problèmes. Celle-ci doit nécessairement se combiner avec une série d’autres mesures, dont :

  • Des mesures fiscales fortes, comme la globalisation des revenus ;
  • une harmonisation fiscale de l’impôt des sociétés au niveau européen ;
  • une lutte sans merci contre la grande fraude fiscale ;
  • une réduction collective du temps de travail (sans perte de salaire et avec embauche compensatoire) ;
  • un renforcement des services publics et de la sécurité sociale ;
  • une refonte complète du secteur financier si on veut réellement sortir de la crise.

Pour que ces différentes alternatives se mettent en place, la plateforme ACiDe continuera à soutenir tous les mouvements qui se battent contre l’austérité et contre les dettes illégitimes, instrument utilisé depuis des siècles par les plus riches pour asseoir leur pouvoir et imposer des politiques servant leurs intérêts.

Audit citoyen de la dette : www.auditcitoyen.be
acide@auditcitoyen.be

(1) Le gouvernement « Di Rupo » (de décembre 2011 à mai 2014), suivi du gouvernement « Michel » (à partir d’octobre 2014). [retour au texte]

(2) Sur l’Europe des 28, seules la Belgique (84%), la Grèce (105%) et l’Italie (100 %) faisaient exception. Notons que leurs dettes étaient en train de diminuer ou de se stabiliser. Source : Eurostat. [retour au texte]

(3) Si les dépenses publiques en pourcentage du PIB augmentent dans certains pays après la crise bancaire, c’est précisément parce que cette crise et les politiques d’austérité qui ont suivi ont détruit les économies des pays (la Grèce a vu son PIB chuter de 25 %, par exemple) et fait exploser le chômage. [retour au texte]

(4) Gouvernement constitué par une coalition composée des partis suivants : PS / SP.A / MR / Open VLD / CDH / CD&V. [retour au texte]

(5) Un effort de 10,4 milliards d’euros pour l’année 2012, augmenté de 2,2 milliards pour l’année 2013 (12,6 milliards), et encore de 1,9 milliards pour l’année 2014 (15,5 milliards). 10,4 + 12,6 + 15,5 = 38,5 milliards d’euros. [retour au texte]

(6) Gouvernement constitué par une coalition inédite composée des partis suivants : MR / NVA / Open VLD /CD&V. [retour au texte]

(7) KLEIN Jean-Yves, « Sale temps pour la Belgique, qui doit encore trouver 8 milliards d’euros », L’Echo, 21 juin 2016. [retour au texte]

(8) Mini taxe concernant les personnes physiques ayant placé de l’argent à l’étranger dans des paradis fiscaux. [retour au texte]

(9) Programme de stabilité de la Belgique 2012-2015. [retour au texte]

(10) Lire notamment RENIER Romain, « Les pays qui ont appliqué l’austérité ont vu leurs dettes publiques exploser », La Tribune, 27 juillet 2013. [retour au texte]

(11) « Il est difficile d’échapper à l’impression que la Belgique a été mieux servie par sa paralysie politique que les Pays-Bas ne l’ont été par leur détermination généralisée à faire exactement ce qu’il ne fallait pas (à savoir couper dans les budgets et appliquer des réformes structurelles) » KRUGMAN Paul, New York Times, 13 août 2013. [retour au texte]

(12) Lire notamment BONFOND Olivier, « La Commission européenne et le FMI sont-ils aveugles et schizophrènes ? » CADTM, 18 mai 2014. [retour au texte]

(13) « 18 milliards de bénéfices pour les sociétés cotées à Bruxelles », L’Echo, 2 avril 2016. [retour au texte]

(14) COLLET Marc, « Dividendes 11 milliards à distribuer aux actionnaires », L’Echo, 17 mars 2013. [retour au texte]

(15) Belga, « Combien gagnent les banquiers belges ? », L’Écho, 30 mars 2016. [retour au texte]

(16) Belga, « Les entreprises belges ont envoyé 62 milliards au Luxembourg en 2014 », Trends Le vif, 31 mai 2016. [retour au texte]

(17) Lire notamment la brochure « Comment briser le cercle vicieux de la dette et de l’austérité ? », octobre 2014. [retour au texte]